dimanche 4 mars 2012

GEEK

Geek, nouvelle de Anthony Galifot


« Vous, au moins, on ne peut pas vous remplacer par une machine ! »
Tous les coiffeurs ont entendu cette phrase un jour, d’une cliente prise d’un accès d’admiration face à l’exercice de notre art.
Si elle savait que, parfois, je me considère comme une machine à force de répéter tout le temps les mêmes gestes Car qui peut prétendre être absolument concentré pendant une coupe ? C’est comme au volant d’une voiture, on pense à tout sauf à conduire. La liste des courses à faire, le repassage, les enfants, les devoirs, le timing, les factures à payer, et de temps en temps on entend :
« Vous vous rendez compte, ça fait deux mois qu’ils sont mariés ! »
Retour à la réalité, votre cliente vous parle du dernier article de Voici !
Moi, ce qui me branche, ce sont les beaux mecs, et quand je regarde les pages des magazines, par-dessus l’épaule de la cliente, je ne vois que la photo de l’Adonis, avec ses abdos en béton, courant sur la plage. Ça me change de ce qui me tient de fiancé à la maison ! Il m’énerve, Romain, à ne pas vouloir se bouger. C’est sûr que je ne verrai jamais ses abdos, à force de traîner sur le canapé avec son ordinateur ou sa console. Quoique depuis deux mois Romain passe la plupart de son temps libre dans le garage. « Je te prépare une surprise. » Et quand il en sort c’est pour se recoller sur un soi-disant programme qu’il met au point. Son métier est vraiment une passion. Il travaille dans une société d’ingénierie robotique et, loin d’avoir assez de sa journée, eh bien non ! il continue le soir. Heureusement que je ne ramène pas mes clientes à la maison !
Il n’a de cesse de dire que tous les métiers peuvent être adaptés à la robotisation, chose vérifiée dans notre société. Mais mon métier est artistique et nul ordinateur n’a la créativité ni la spontanéité d’un cerveau humain.

—Tu es prête ?
Devant le garage, les mains sur les hanches, il a le sourire aux lèvres.
—Je suis prête.
Il ouvre la porte et attend que je sois entrée pour allumer la lumière.
Et c’est là que je découvre… un photomaton avec une porte en guise de rideau.
— Tu sais, il y a plus simple pour me prendre en photo !
— Ce n’est pas un simple photomaton, installe-toi à l’intérieur.
Il ouvre et me fait asseoir sur le tabouret. La cabine est truffée de capteurs et de cellules, deux bras automatisés articulés sont fixés derrière le tabouret — un avec une sorte de petit stylo au bout, l’autre avec un tube et un flexible en plastique. Devant moi, un écran que je soupçonne tactile, une caméra, un petit haut-parleur à sa droite équipé d’un micro.
Il met la main sur la machine et actionne un interrupteur. Le programme se met en route et l’écran affiche : VEUILLEZ PATIENTER, SVP.
— Voilà. Je vais refermer la porte et te laisser avec ton nouveau collègue. Tu n’as qu’à suivre les instructions et te détendre. À tout de suite !
Mon nouveau collègue ?
TOUCHEZ L’ECRAN.
CHOISISSEZ VOTRE COIFFURE.
Il l’a fait…
Des modèles de coupe défilent alors, allant du plus court au plus long. Je les étudie, le choix est quand même un peu limité, mais je suppose que cela peut s’arranger. Il y a des coupes hommes et femmes. Le modèle n°25 retient mon attention, il correspond à peu près à la coupe que l’on m’a faite il y a un mois : un carré mi-cou, dégradé sur les côtés.
VEUILLEZ VOUS PLACER CORRECTEMENT, VOTRE VISAGE DOIT ÊTRE AU CENTRE DU CARRÉ.
NE BOUGEZ PLUS PENDANT LE SCAN TOPOMORPHOLOQIQUE.
Une trappe s’ouvre au-dessus de l’écran, et un faisceau assez plat de dix centimètres de largeur me balaye la tête, un peu comme les lasers des boîtes de nuit.
SCAN TERMINÉ.
VEUILLEZ NE PLUS BOUGER PENDANT LA COUPE.
Un bras métallique à l’extrémité en forme de sèche-cheveux vient se placer au-dessus de moi et m’aspire les cheveux vers le haut, un autre muni d’un stylo se positionne à l’oblique et émet un petit rayon de lumière rouge. Un mini laser ! Je n’y crois pas ! Il coupe la mèche étirée par l’aspirateur et s’éteint. L’aspirateur se déplace sur une autre zone et le processus recommence. Je me laisse faire, observe le mystérieux ballet des bras autour de moi dans le reflet de l’écran : je suis stupéfaite. Le laser opère suivant les mêmes schémas de coupe que sur nos livres de cours. Il termine par la frange qu’il coupe en élévation.
VOTRE COUPE EST TERMINÉE.
Et les deux bras reprennent leur position initiale.
Mon visage apparaît à l’écran et effectivement, j’ai la coupe demandée, sans coiffage, mais cela semble aller. Il règne dans la pièce comme une odeur de cheveux brûlés.
IL EST CONSEILLÉ DE FAIRE UN SHAMPOOING AVANT DE PROCÉDER AU COIFFAGE, MERCI D’AVOIR FAIT CONFIANCE À FASTCOIFF.
La porte s’ouvre, je suis incapable de bouger !
— Alors ?
— Faut détruire cette machine !
— Ah, ah ! Je croyais que les coiffeurs étaient irremplaçables !
— Et comment cette foutue machine sait-elle que la mèche est bien au bon endroit avec la bonne tension ?
— Sur le mur à ta droite se trouve un capteur relié à l’automate du robot. Il permet de régler les caractéristiques du bras telles que le débit d’aspiration. Si la mèche est récalcitrante, il augmente la dépression et donc l’effort de traction du cheveu jusqu’au résultat souhaité.
— Comment le laser fait-il pour ne pas couper le mur en face ?
— Il est programmé pour n’avoir qu’un faible rayon de portée. Le laser de départ est là pour scanner la topologie de ton crâne afin d’éviter de couper l’os occipital, par exemple !
Il se gausse, tout content de lui.
Moi, je suis dépitée. Ce que je n’aurais jamais cru possible vient de se produire !
Je sors un peu chancelante du garage. Il faut que je me lave les cheveux pour enlever l’odeur et vérifier la coupe après le séchage. Cela aurait mérité un peu d’effilage, mais c’est correct.
Romain m’attend dans le salon, une bière à la main.
— Il va falloir que tu me listes tout ce qui ne colle pas dans le détail. J’ai l’intention de peaufiner le Fastcoiff et de le présenter au prochain concours d’inventeurs Pépine à la Cité des congrès.
— Et si moi, je ne voulais pas t’aider… Tu crois que ça me fait plaisir de savoir que je vais être la coiffeuse la plus détestée du pays, tout ça parce que mon informaticien de copain s’est lancé un défi ? Imagine les répercussions sur la profession : le chiffre d’affaires va chuter dans les salons avec ce genre de machine, si on la met vraiment au point. Regarde le statut des photographes depuis que tout le monde peut se faire tirer le portrait dans n’importe quelle galerie marchande ! Je ne tiens pas à être responsable du chômage dans mon métier.
— Je comprends, mais admets que dans notre société, de toute manière, un jour ou l’autre quelqu’un aura la même démarche que moi. Il mettra au point un système légèrement différent mais avec le même résultat. Nous sommes dans l’air du « fast » : « fast food », « fast picture », « fast courses ». Pourquoi pas le Fastcoiff? …Alors, tu m’aides ou pas ?
Je soupire.
— Tu es lancé, et tu ne t’arrêteras pas tant que tu ne l’auras pas finalisé. Je n’ai plus vraiment le choix, de toute façon. OK, mais je me réserve le droit de changer d’avis, et tu devras en tenir compte ! Je veux que, dans les premiers temps, la machine ait un champ d’action limité. On ajoutera les fonctionnalités au fur et à mesure, sinon je ne signe pas !
— Tope-là !
En lui tapant dans la main, j’ai quand même l’impression de trahir toute la profession. Ils vont me tuer ! Je n’aurai plus qu’à changer de pays après ça !

Nous nous sommes mis au travail. La tâche était ardue. Il fallait prendre en compte les règles de sécurité, de législation, étoffer le catalogue pour présenter un choix plus en accord avec la tendance. Ça nous a pris environ deux mois, les dernières semaines étant consacrées à soigner le look du Fastcoiff, à le rendre plus chaleureux, à élaborer un panneau de mise en garde et de consignes, car il y avait à ce stade une longueur minimum de cheveux impérative sur la totalité de la chevelure. Romain a finalisé la machine en installant des coupe-circuits et en protégeant le programme contre d’éventuels piratages. Pour parfaire la sécurité, il a placé un petit œil électronique à l’intérieur afin de graver sur un disque dur toutes les prestations et prévenir les contestations éventuelles.
Nous avions en tête un troisième bras équipé d’une tondeuse pour les coupes courtes. Mais chaque chose en son temps, nous gardons plein de petites modifications en réserve afin de donner l’impression que l’automate est en perpétuelle évolution. Envoyer le détail de la machine accompagné d’un chèque, pour la demande de brevet à l’INPI, après une recherche d’antériorité, nous a assuré d’être bien les seuls à détenir les droits sur le robot.

Le palais des congrès de Nantes est en ébullition, il fourmille d’inventions en tout genre. Notre stand est placé au rez-de-chaussée, nous sommes stressés, impatients et avons une boule au ventre. Il y a un concours dont le jury doit passer dans la journée voir ce que proposent les exposants. Les visiteurs déambulent dans les allées, lisent, questionnent, testent les produits.
Première cliente : elle est un peu sceptique et a vraiment peur de rentrer dans la machine. Elle regarde à l’intérieur, demande à son mari si c’est vraiment sans risque. Romain explique le processus et la technique utilisée avec son langage chargé de mots que nous ne comprenons pas toujours, nous, simples utilisateurs. Un fois le mari acquis à notre cause, la femme s’engouffre dans l’habitacle et s’assoit. Je lui explique le fonctionnement, les (petites) règles de sécurité et referme la porte. Nous entendons de l’extérieur les bras et le système d’aspiration qui se mettent en marche. La séance dure environ dix minutes mais tout dépend de la complexité du schéma.
La cliente ressort ravie de l’expérience et, comme je l’avais prévu, se plaint un peu de l’odeur. Je l’emmène dans les toilettes. J’ai amené un bac de coiffeuse à domicile pour faire un shampooing aux testeurs de la journée. Un petit attroupement s’est formé autour de nous. Romain explique, à qui le veut, comment fonctionne l’automate.
Les jurés arrivent, demandent à lire la fiche technique. Ils s’installent à une petite table à côté et questionnent Romain pendant que j’exécute le coiffage.
C’est au moment où je coupe le sèche-cheveux que le bruit de l’aspiration du Fastcoiff attire mon attention. Inquiète, je me dirige vers l’appareil tout en appelant Romain.
— Qui est dedans ? demandé-je à la femme postée devant l’appareil.
— Mon mari.
L’aspiration se fait plus forte.
— Romain !
Encore plus forte.
— Qu’est-ce qu’il…
Un cri énorme, à glacer le sang, sort de l’intérieur. La dernière fois que j’ai entendu quelqu’un crier comme ça, c’était dans Saw !
— Bon Dieu, mais qu’est-ce qui se passe ? Fais quelque chose !
Romain appuie sur le bouton d’arrêt.
L’homme dans la machine tambourine à la porte pour qu’on lui ouvre, sa femme crie qu’on le sorte de là, les jurés arrivent avec un pied de biche, l’un d’eux force la porte verrouillée d’un geste sec.
Le client bascule en sortant de l’appareil,  du sang coule sur le côté gauche de son visage, il a une belle entaille sur le dessus du crâne, sa femme tombe dans les pommes.
Les pompiers arrivent peu après. Ils prennent en charge immédiatement le mutilé, s’occupent de désinfecter la plaie et de la préparer à la suture.
Tout est allé très vite et nous n’avons pas bougé. Tout notre travail vient d’être réduit à néant.
L’un des jurés s’approche.
— Vous nous devez des explications, et cela va sans dire que votre participation au concours s’arrête dès maintenant. Il y aura des poursuites, je vous préviens !
— On va savoir ce qui s’est réellement passé, balbutie Romain, j’ai une caméra à l’intérieur qui filme tout.
Nous visionnons le film sur notre PC portable. Il doit forcément y avoir une explication rationnelle. Et c’est en voyant l’homme que nous comprenons qu’il ne devait pas avoir lu les consignes affichées à l’entrée, pourtant écrites en gras : INTERDIT À TOUTE PERSONNE N’AYANT PAS AU MOINS CINQ CENTIMÈTRES SUR L’ENSEMBLE DE LA CHEVELURE.
L’homme était chauve. Après le scan, le bras a aspiré jusqu'à avoir de la matière à couper, le cuir chevelu s’est étiré comme dans le film Coneheads et le laser a découpé net la peau. À la première sensation de douleur, il s’est baissé pour se trouver à l’abri du laser et du bras d’aspiration.


Je me réveille souvent en voyant l’homme ensanglanté sortir de la machine en titubant. L’automate est dans le garage et y restera. J’ai été refroidie par l’incident, même s’il n’y a pas eu de poursuites et si nous avons été dégagés de toute responsabilité. Mais Romain m’inquiète.
— Qu’est ce que tu me caches ?
— Rien.
— Ne me dis pas rien, Romain. Tu es soi-disant resté tout l’après-midi à la maison, et quand je rentre rien n’est fait. Je ne parle pas du repassage, mais tu aurais au moins pu faire la vaisselle, et d’ailleurs, je ne suis pas ta bonne ! Alors, tu as fait quoi de ta journée ?
— J’ai bricolé…
— Quoi, une étagère ?
— Non.
— PARLE-MOI !
— Je continue de peaufiner le Fastcoiff. Ça te va ?
— Tu m’avais promis que si je n’étais pas d’accord, je pouvais te demander à tout moment d’arrêter ! C’est ce que j’ai fait !
— Tu te rends compte des progrès depuis le début de l’aventure ? Tout est possible, y compris, prévoir les cons ! Tu veux vraiment arrêter ? Parce que crâne d’œuf n’a pas lu les consignes avant de rentrer ! Non, désolé, moi je continue.
— Pas moi…
— J’ai avancé, tu sais. Tu ne veux pas voir ce que ça donne ?
— Non…
— Et bien ce sera malgré toi. Tu sais ce que ça signifie ?
— Oui je sais. Je ne changerai pas d’avis, cette fois-ci.
— Si ton métier est si créatif, pourquoi avoir peur d’une machine ?
— Peu importe. Moi je revois ce client avec son crâne tailladé.
— Ok, c’est dommage, mais aucune invention ne s’est faite sans dégâts collatéraux.
— Je ne te suis plus. C’est comme ça.
— Tu verras, un jour, tu regretteras. Mais quoi qu’il en soit tu étais là au début, je te coucherai sur les papiers.
— Tes papiers, je m’en tape. Moi je travaille sur l’humain, sur des gens vrais. Je les touche, c’est sans doute ce qui fait notre différence. Je les entends, les accompagne, chaque jour, les écoute, les aime, les devine, et travaille en fonction de leurs humeurs, leur apparence. La machine, elle s’en fout. Et c’est bien ça le problème, tu commences à être comme ta machine, incapable de prendre en compte les émotions, les décisions. Je ne peux pas vivre comme ça et ne pourrai vivre avec quelqu’un dénué de toute émotion.
— Moi si, je vis dans le binaire, et maintenant plus que tout. Tu dis que tu vis dans la créativité au quotidien, moi je n’ai qu’une création et elle va servir les autres. Que ça te plaise ou non. Et je réitère ce que j’ai dit, tu te voiles la face.
— Prends ta machine en partant.
— Réfléchis…
— C’est pas dans le programme.


***

Le pirate du Fastcoiff a été appréhendé hier après-midi. Le virus qu’il avait introduit dans l’appareil a provoqué la semaine dernière la mort d’une femme à Nantes. Le coupable, un homme âgé de 45 ans, a affirmé avoir voulu se venger après la faillite de son salon de coiffure. Il projetait de recommencer.
Le parc machines de la société Fastcoiff compte maintenant trente mille unités, réparties dans toute la France. Le nombre des salons de coiffure, lui, a chuté de 40% en dix ans (source : Chambre de l’artisanat). Un comité de surveillance sera constitué pour évaluer le système de sécurité de l’automate, afin d’éviter que cet acte ne se reproduise.
Actuweb, lundi 25 août 2031. 

© L'Atalante, 2012


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